TRACES ET COLLECTE

Ici, nous déposons les traces de nos collectes : photos, textes, sons, dessins.
Cet espace est un carnet de bord en ligne de nos explorations au fil de l’eau.

Les 26 & 27 septembre : immersion le long de l’Orne, de Caen à Amayé-sur-Orne pied.

Coline

15 septembre 2025. Matin.

Marche. Se laisser guider. Non pas guidé·e. Accompagné·e. La pression d’une paume. Les yeux fermés, la lumière pénètre par mes paupières. Des blancs, des bleus. Brume ondulante, presque fluide. Se rendre compte que l’on marche bien les yeux fermés, accompagnée. Non, rassurée par quelqu’un qui veille. Le bruit de ses pas et des pas des autres comme repère spatial. La sensation de se tenir droit·e. D’être perméable aux bruits, bruissements, pépiement des oiseaux, gouttes de pluies. La pression tranquille sur la paume. Coude. Épaule. Puis rouvrir les yeux. L’étonnement que ça se soit bien passé. Échanger.
Se caler sur le rythme de l’autre. S’accorder. Trouver cela beaucoup plus difficile les yeux ouverts, curieusement.
La compote m’a interrompue.

Après-midi. Balade avec le podcast.
C’est une sensation que j’aime, marcher avec en écoutant des gens qui parlent d’une histoire que je ne connais pas. L’histoire de l’eau, d’une rivière, de paysage. C’est comme un voyage à travers le temps et les couches. Une découverte toujours renouvelée des anciennes géographies. Anciens marécages, la vie paysanne, découvrir qu’il se dressait des montagnes à Caen. Ou ses alentours.
J’écoute ces voix différentes parler de l’Orne et je vois chênes, noisetiers, herbes dont je ne connais pas le nom.
Au gré de notre avancée, j’entr’aperçois le fleuve. Pas vraiment fleuve. La rivière. L’eau qui glisse entre le vert.
Je pense aussi forcément à ma Loire natale que j’ai tant arpentée et contemplée. Et je me dis que j’aimerais aussi connaître son histoire. Il y a quelque chose de bouleversant à écouter ces personnes raconter ces histoires d’eaux. Que tout bouge et tout est mouvement et transformation.
Je sens aussi mon corps qui me porte. Mon propre flux. Mes propres ruisseaux. Je me dis qu’on est bien bête d’avoir oublié d’être bête.
La musique me berce et me fait voyager vers un autre temps. On navigue, vogue… J’aime bien cette sensation, comme si on me berçait. Comme si mes pieds, ma marche me berçait et m’invitaient à écouter les murmures de l’eau.

Soirée. Atelier d’écriture, se mettre dans la peau d’une rivière.

Je ne suis pas seule. Dans mon lit, des milliers, des centaines de milliers d’êtres, organismes baignent dans mes flancs. Ils se lovent contre moi. Je ne suis jamais seule et ma caresse n’a pas de préférence. Je murmure à chaque oreille sans distinction, même celle·ux qui n’ont pas d’oreille me sentent vibrer tout autour. Mangroves, les pleurs d’un saule, sittelles graciles, esturgeons, ablettes, reinette, gerridés, la langue d’une biche qui me lape, les dents d’un ragondin qui me creusent.
Mais attention, je ne suis pas que douce. Je ne suis pas que surface calme et ondulante où la lumière vient miroiter, doux clapotis. Je grignote aussi, et gonfle, et jaillis, et détruis, et déborde, et emporte. On a tant voulu me contenir, me détourner, m’assiéger, que je me révolte contre celle·ux qui m’assèchent. Je ne suis pas seule dans ma colère. J’emporte tout, sans distinction. Je l’ai déjà dit, je ne fais pas dans la distinction. Je peux donner la vie et la reprendre aussi vite. Je lutte comme je peux. Et ma colère gronde. Je sens mes sœurs lentement se tarirent, se faire contaminer, devenir infécondes par leurs mains avides. Mais je ne suis pas seule. Nous sommes nombreuses. Et nous n’avons pas peur. Car nous aussi, nous pouvons nous soulever.

16 septembre 2025. Midi.
Les bassins versant, renversant, traversant.
La queue d’un cygne qui fait des infinis très rapidement
Glanage des yeux
Voix
Oreilles
Jambes qui marchent
Récoltes de petits trésors, trouvés comme des secrets
Rituel au bord de l’Orne
Lignes
Espace
Horizon
Une branche sur les épaules comme les ailes d’un ange, puis guerrière-samouraï
Rejointes, iels deviennent nymphes, satyres, naïades, silènes, narcisse
Tilleul et chêne – Philémon et Baucis
Un faune, mi-humain, mi-végétal
Mort et naissance
Humus se régénérant
Matière
Chant comme berceuse
Se laisser bercer
Un scarabée sur le dos
Se relever
Renaître
Marcher
Se laisser emporter
S’incorporer
Se taire
Faire place
Écouter
Écouter
Respirer

Les 25 & 26 octobre : week-end de formation mutuelle, l’Hydre – Cluny

Ce paysage sonore a été réalisé par Flora Pilet à l’issue des deux premiers laboratoires de recherche et création sur son projet Nos Rivières.
Diffusion le mardi 30 décembre 2025 dans l’émission Rhizomes sur radio 666.